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Baba au rhum
Le rhum

Rhum bouilli, rhum perdu : quand l'ajouter au sirop pour garder tous ses arômes

L'éthanol s'évapore dès 78 °C et emporte les esters au passage. Le bon moment, le bon thermomètre, et le geste du rhum de rafraîchissement.

Par Hélène Marchal · Publié le

Foudres de chêne alignés dans la pénombre d'un chai de rhum, en Martinique

Un dimanche de 2017, le téléphone a sonné au mauvais moment. Le sirop chauffait, le rhum était déjà versé — dix centilitres d’un Saint James Royal Ambré —, et je suis restée douze minutes dans le couloir à discuter d’un anniversaire. À mon retour, la cuisine embaumait la canne et la vanille comme jamais. Mauvais signe : ce qu’on sent dans la pièce ne sera plus dans l’assiette. Le baba du soir avait la texture parfaite et le goût d’une brioche mouillée d’eau sucrée. La cuisine avait bu le baba. Depuis, je tiens la question de la température pour la plus décisive de tout le cocon rhum, avant même le choix de la bouteille elle-même.

78 °C : la température qui vide votre bouteille

L’éthanol bout à 78,4 °C, un bon quart de tour avant l’eau. Dans un sirop qui frémit — 100 °C et davantage, le sucre élevant le point d’ébullition —, l’alcool n’a donc aucune chance : il part en vapeur, massivement, dès les premières secondes. Et il ne part pas seul.

Car les molécules qui font le parfum d’un rhum sont encore plus pressées que lui. L’acétate d’éthyle, cet ester qui donne les notes de poire et de vernis frais des agricoles, bout à 77 °C. Les composés de la banane, de l’ananas mûr, du zeste, tous ces esters nés de la fermentation et du vieillissement, sont dits volatils précisément parce qu’ils s’évaporent aux températures les plus basses. La vapeur d’alcool joue alors les taxis : en quittant la casserole, elle entraîne avec elle ces composés dissous. C’est le principe même de la distillation — sauf qu’ici, l’alambic, c’est votre hotte aspirante.

Ce qui reste après trois minutes de bouillon : du sucre, de l’eau, une fraction d’alcool résiduel et les composés les plus lourds du rhum, tanins et amers en tête. Autrement dit, exactement l’inverse de ce qu’on cherchait. Le baba bouilli n’est pas seulement moins parfumé, il est déséquilibré : l’amertume du bois reste, la gourmandise du fruit est partie.

Hors du feu, à 55 °C : le geste exact

La bonne chronologie tient en trois temps. Le sirop d’abord : eau, sucre, et les parfums qui supportent la chaleur — gousse de vanille, zestes — bouillent ensemble deux minutes, puis infusent à couvert. Le repos ensuite : casserole hors du feu, on laisse la température redescendre. Pour 60 cl de sirop dans une casserole inox de 18 cm, comptez 10 à 12 minutes pour passer de l’ébullition à 55 °C ; un thermomètre sonde à 10 € lève le doute, et c’est un des rares gadgets que je défende. Le rhum enfin : versé d’un coup, mélangé dix secondes au fouet, couvercle remis aussitôt pour piéger ce qui voudrait s’échapper.

Pourquoi 55 °C et pas moins ? Parce que le sirop doit rester fluide et chaud pour le service qui suit : une mie tiède boit un sirop chaud bien mieux qu’un sirop froid, toute la mécanique de faire boire la mie au bon rythme repose là-dessus. À 55 °C, la perte d’alcool se compte en petits pourcents — négligeable au degré comme au nez. Sous 40 °C, on ne perd plus rien mais on travaille mal : le sirop épaissit, le rhum s’y disperse moins bien, l’imbibage traîne. Les proportions complètes de la casserole, parfums et grammes compris, sont dans le pas-à-pas du sirop maison.

Le même rhum, trois traitements : mon banc d’essai

Pour en avoir le cœur net, j’ai monté trois sirops identiques — 50 cl d’eau, 225 g de sucre — avec le même Saint James Royal Ambré à 45°, et trois traitements différents. Trois mini-fournées de babas bouchons, dégustées le lendemain par quatre cobayes de bonne volonté.

Traitement du rhum Nez du sirop refroidi Le baba en bouche
Bouilli 3 minutes avec le sirop sucre cuit, alcool fantôme brioche sucrée, finale amère, personne n’a dit « rhum »
Versé à 70 °C, hors du feu vanille présente, canne en retrait correct mais court, parfum qui s’éteint vite
Versé à 55 °C, hors du feu canne, zeste confit, vanille nets long en bouche, le baba de référence

L’écart entre les deux extrêmes n’est pas une nuance de dégustateur : mes quatre testeurs ont classé les babas dans le même ordre, sans se concerter. Et le sirop à 70 °C, qui semblait un compromis raisonnable, a confirmé que la fenêtre est étroite : on est alors à huit degrés du point d’ébullition de l’alcool, et les composés de tête commencent déjà à filer. Notez que ce banc d’essai ne dit rien du dosage, qui est une autre affaire : pour les centilitres, fiez-vous à la règle des 450, qui ajuste le volume au degré de la bouteille.

Le rhum de rafraîchissement, le geste des professionnels

Reste la question qu’on me pose le plus souvent : comment obtenir un baba qui sente vraiment le rhum, sans le rendre plus fort ni plus lourd ? La réponse des brasseries s’appelle le rhum de rafraîchissement, et elle tient dans un pinceau.

Le principe : au moment de servir, badigeonnez la surface du baba — mie et glaçage — d’une à deux cuillerées à soupe de rhum pur, soit 1,5 à 3 cl pour un baba de six personnes. Ce volume est dérisoire à l’échelle du gâteau : il ne modifie presque pas le degré global, quand le sirop en a déjà apporté dix centilitres. Mais ces arômes-là n’ont subi ni chaleur, ni dilution, ni nuit de réfrigérateur : ils arrivent intacts, en surface, exactement là où le nez les attend à la première bouchée. C’est de la parfumerie plus que de la pâtisserie — les notes de tête par-dessus le fond de cuve.

Deux raffinements de terrain. D’abord, le rhum du pinceau peut être plus ambitieux que celui du sirop : c’est le seul endroit du baba où un VSOP à 30 € s’exprime sans se faire laminer par le sucre chaud. Ensuite, le geste se fait devant les convives quand l’occasion s’y prête — l’odeur qui monte de l’assiette fait la moitié du plaisir. Et pour qui veut pousser cette logique jusqu’au bout, il existe une version encore plus généreuse : la fiole posée à côté de l’assiette, où chacun dose son supplément.

Garder l’alcool et le parfum jusqu’au lendemain

Dernier maillon de la chaîne, souvent négligé : le baba attend rarement moins de quelques heures entre l’imbibage et la table. Bonne nouvelle côté degré : l’alcool piégé dans une mie humide, sous film alimentaire posé au contact et à 4 °C de réfrigérateur, ne s’évapore presque pas. Votre baba du samedi titre dimanche ce qu’il titrait la veille — la légende du baba qui « s’évente » au frigo confond l’alcool et le parfum.

Car ce sont bien les arômes de tête, eux, qui s’assoupissent après 48 heures : les esters migrent, s’oxydent doucement, la vivacité s’émousse. Rien de grave, et rien d’irréversible : trente minutes à température ambiante avant le service pour réveiller l’ensemble, puis le coup de pinceau de rafraîchissement décrit plus haut. J’ai servi des babas de 72 heures ainsi ravivés que personne n’a distingués d’un baba du jour. Le rhum pardonne beaucoup, à une seule condition : qu’on ne l’ait jamais fait bouillir.

Vos questions

Faut-il faire bouillir le rhum pour un baba ?

Jamais. L'éthanol bout à 78,4 °C, bien avant l'eau : dans un sirop en ébullition, il part en vapeur et entraîne les esters fruités avec lui. Trois minutes de bouillon suffisent à transformer un bel ambré en souvenir. Le sirop bout d'abord seul, avec ses parfums d'infusion ; le rhum arrive ensuite, casserole hors du feu.

Pourquoi 55 °C précisément, et pas 70 ou 40 ?

À 70 °C, on frôle encore le point d'ébullition de l'alcool et les composés les plus volatils s'échappent. Sous 40 °C, le sirop épaissit, se mélange mal et imbibe moins vite. 55 °C est la fenêtre où le rhum se fond dans le sucre sans s'évaporer : comptez 10 à 12 minutes de repos après l'ébullition pour une casserole de 60 cl.

Comment conserver l'alcool dans le baba jusqu'au service ?

Un baba imbibé, filmé au contact et gardé au réfrigérateur perd très peu d'alcool : à 4 °C, l'évaporation de l'éthanol est marginale. Ce sont les arômes de tête qui s'estompent après 48 heures, pas le degré. Sortez le baba 30 minutes avant de servir et ravivez-le d'une cuillerée de rhum au pinceau.

Comment renforcer le goût du rhum sans rendre le baba plus fort ?

Par le rhum de rafraîchissement : 1,5 à 3 cl de rhum pur, appliqués au pinceau sur la mie au moment de servir. Ce petit volume ne change presque rien au degré global, mais ses arômes n'ont subi ni chaleur ni dilution : ils arrivent intacts au nez, en première ligne. C'est le geste qui distingue un baba de brasserie d'un baba de cantine.

Le baba perd-il son alcool en reposant une nuit ?

Non, ou si peu. L'alcool piégé dans une mie humide, sous film, à 4 °C, ne s'évapore presque pas : votre baba du samedi soir titre dimanche midi ce qu'il titrait la veille. La nuit de repos joue en revanche sur la texture, le sirop finissant de migrer vers le cœur. C'est le parfum, lui, qui mérite un rafraîchissement au pinceau.


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