Une soirée dégustation baba et rhums : le protocole complet
Trois sirops, des verres numérotés, une grille de notes et six amis de bonne foi : le mode d'emploi d'une soirée qui transforme le dessert en débat.
Par Hélène Marchal · Publié le

L’idée est née un soir de juin 2024, à Bordeaux, d’une dispute aimable : deux amis soutenaient mordicus que « le rhum, dans un baba, on ne sent que le sucre, autant prendre le moins cher ». Plutôt que d’argumenter, j’ai proposé de trancher expérimentalement le samedi suivant. Trois sirops, trois rhums, des babas identiques, des numéros à la place des étiquettes. La soirée a duré trois heures, produit un vainqueur inattendu et deux convertis. Depuis, j’ai refait l’exercice quatre fois en peaufinant le protocole. Le voici, complet, prêt à servir.
Le principe : une seule variable
Toute la valeur de la soirée tient dans une rigueur de laboratoire : entre deux babas, une seule chose doit changer — le rhum. Même pâte, même fournée, même moule, même sirop à la casserole près : 50 cl d’eau, 225 g de sucre, un ruban de zeste d’orange, et 10 cl de rhum ajoutés hors du feu à 55 °C, exactement comme le décrit la base commune des trois sirops. Si un baba est plus cuit qu’un autre ou un sirop plus sucré, la comparaison ne vaut plus rien : on dégusterait des différences de cuisson en croyant déguster des rhums.
Le format individuel s’impose pour la même raison. Des mini-babas cuits en moules de 5 cm s’imbibent tous identiquement, quand une couronne tranchée livre des parts inégalement sirotées. Comptez 3 mini-babas par personne pour trois rhums, 4 pour quatre — au-delà, le palais rend les armes. Pour la fournée, suivez une fournée de babas bouchons calibrés : une pâte de 6 œufs donne 18 à 20 pièces, de quoi servir six convives avec une marge de casse.
Quant au choix des trois bouteilles, il a sa page dédiée côté cocon rhum — choisir les bouteilles de la soirée — et je n’en retiens ici que la règle de casting : trois profils franchement distincts. Un trio qui fonctionne à tous les coups : un ambré agricole de Martinique, un traditionnel de mélasse rond et vanillé, un vieux VSOP. Les écarts entre ces familles, robe par robe, sont détaillés dans ce que changent le blanc, l’ambré et le vieux dans un même sirop.
Le matériel, liste complète
Rien d’exotique, mais tout doit être prêt avant l’arrivée des convives :
- 18 à 24 mini-babas de la veille, non imbibés
- 3 bouteilles de rhum de profils distincts
- 3 casseroles ou 3 bains de sirop, étiquetés A, B, C au marqueur
- 3 petits verres par personne, numérotés 1, 2, 3 au feutre sur un rond de papier
- 1 grille de notation imprimée par personne et de quoi écrire
- 1 carafe d’eau plate par tablée et du pain à mie neutre, type baguette de la veille
- 1 papier plié contenant la correspondance numéros-bouteilles, hors de vue
Les verres servent une option que je recommande : verser à chacun 2 cl du rhum pur correspondant à chaque baba. Goûter le rhum seul, puis le baba, révèle ce que le sirop amplifie et ce qu’il efface — c’est la partie de la soirée où les sceptiques changent de camp.
La veille : babas et sirops
Tout le travail sérieux se fait à J-1, et c’est ce qui rend la soirée elle-même reposante. Le soir précédent, cuisez les mini-babas et laissez-les rassir à l’air libre : une mie légèrement séchée boit mieux et plus régulièrement qu’une mie du jour. Préparez ensuite les trois sirops à la suite, dans la même casserole rincée entre chaque, en pesant sucre et eau à la balance — pas au jugé. Versez chaque sirop dans un contenant étiqueté A, B ou C, ajoutez ses 10 cl de rhum hors du feu, filmez, et notez la correspondance sur le papier plié que vous ne regarderez plus.
Le jour J, deux heures avant le dessert, réchauffez les sirops à 55 °C — thermomètre, pas intuition — et imbibez chaque tiers de la fournée dans son bain, 4 à 5 minutes par face pour des bouchons de cette taille. Égouttez sur grille, par groupes bien séparés, et marquez chaque groupe d’un pique numéroté. Pas de glaçage à l’abricot ce soir-là, contre toutes mes habitudes : son parfum lisserait les différences qu’on cherche justement à entendre. La chantilly attendra aussi la fin du vote, pour la même raison.
Le déroulé de la soirée
| Heure | Étape |
|---|---|
| J-1, soir | Cuisson des mini-babas, préparation des 3 sirops, étiquetage A-B-C |
| 18 h 00 | Réchauffage des sirops à 55 °C, imbibage par lots, égouttage sur grille |
| 20 h 00 | Dîner volontairement léger — la dégustation est un dessert exigeant |
| 21 h 30 | Service du baba n° 1, le plus léger, avec son verre de rhum pur ; notation |
| 21 h 50 | Eau, pain, puis baba n° 2, le rond ; notation |
| 22 h 10 | Eau, pain, puis baba n° 3, le plus boisé ; notation |
| 22 h 30 | Vote à main levée, révélation des bouteilles, chantilly pour finir |
L’ordre de service n’est pas négociable : du plus léger au plus boisé. Servez le vieux en premier et ses tanins écraseront tout ce qui suit — un ambré délicat dégusté après un VSOP paraît muet, alors qu’il aurait brillé en ouverture. Entre chaque baba, la gorgée d’eau plate et la bouchée de pain ne sont pas du décorum : le sucre sature les papilles en deux bouchées, et sans remise à zéro, le troisième baba est jugé par un palais déjà anesthésié.
La grille de notation tient sur une demi-page : trois critères notés sur 5. La mie d’abord — l’imbibage est-il régulier jusqu’au cœur, la texture tient-elle en bouche ou s’effondre-t-elle ? L’équilibre du sucre ensuite — le sirop fait-il corps avec le gâteau ou laisse-t-il une impression d’eau sucrée ? La longueur du rhum enfin — combien de secondes ses arômes persistent-ils après la bouchée, et lesquels : vanille, canne, bois, fruits cuits ? Une ligne libre recueille le reste. Additionnez, votez, puis seulement dépliez le papier.
Une fois les bouteilles révélées et la chantilly servie, la soirée glisse naturellement vers la discussion d’après-match — c’est le moment de ressortir les fondamentaux du service du baba pour préparer la revanche, car il y aura une revanche : aucune de mes tablées n’en est restée à une seule édition.
Vos questions
Combien de rhums différents pour une dégustation avec des babas ?
Trois, c'est l'idéal ; quatre, le maximum. En dessous, on compare mal ; au-dessus, le palais sature de sucre et d'alcool avant la fin, et les dernières notes ne valent plus rien. Trois profils bien distincts — un ambré agricole, un traditionnel de mélasse, un vieux — suffisent à provoquer de vrais désaccords autour de la table, ce qui est exactement le but.
Faut-il faire déguster à l'aveugle ?
Oui, c'est ce qui rend la soirée intéressante. Les étiquettes influencent tout le monde, prix en tête : servez les babas sous les numéros 1, 2 et 3, gardez la correspondance sur un papier plié, et ne révélez les bouteilles qu'après le vote. Ma première soirée a vu le rhum le moins cher battre une bouteille deux fois plus chère — révélation impossible sans l'anonymat.
Que noter sur la grille de dégustation ?
Trois critères suffisent, notés chacun sur 5 : la mie — régularité de l'imbibage, tenue en bouche —, l'équilibre du sucre — sirop fondu dans le gâteau ou sensation d'eau sucrée —, et la longueur du rhum — les secondes pendant lesquelles ses arômes persistent après la bouchée. Une ligne de commentaire libre par baba recueille le reste : notes perçues, souvenir évoqué, envie d'y revenir ou pas.
Dans quel ordre servir les rhums d'une dégustation ?
Du plus léger au plus boisé, toujours : un blanc ou un ambré discret d'abord, le traditionnel rond ensuite, le vieux en dernier. Un rhum boisé servi en premier écrase tout ce qui le suit — après ses tanins, un ambré délicat paraît muet. Entre chaque service, une gorgée d'eau plate et une bouchée de pain neutre remettent le palais à zéro.
Sur le même sujet

Fruits, crèmes et glaces : les garnitures qui aiment vraiment le baba
Tous les fruits ne survivent pas à un sirop au rhum. Voici ceux qui l'aiment, les crèmes qui les portent et la matrice saison par saison.

Café, thé, vin ou cocktail : que boire avec un baba au rhum ?
J'ai servi un médoc tannique sur un baba, une seule fois. Le vin a perdu, le baba aussi. Voici les accords qui gagnent, famille par famille.