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Baba au rhum
Histoire & culture

Babka, baba, savarin : trois gâteaux que tout le monde confond

Une lectrice m'a écrit que sa babka manquait de sirop. Elle n'avait rien raté : la babka n'en a jamais contenu. Il fallait une page pour démêler le trio.

Par Hélène Marchal · Publié le

Portrait gravé de Stanislas Leszczynski, roi de Pologne puis duc de Lorraine

Le mail est arrivé un mardi de mars 2024 : une lectrice, recette de « babka » trouvée dans un magazine sous le bras, me demandait pourquoi son gâteau « manquait cruellement de sirop » et à quel moment elle aurait dû l’imbiber. Réponse : à aucun moment. Elle n’avait rien raté — elle avait cuit une babka, et une babka ne boit pas. Mais sa confusion était si naturelle, si bien excusée par deux siècles de noms emmêlés, que j’ai gardé le mail dans un coin en me promettant cette page. La voici : babka, baba, savarin, trois gâteaux, un seul procès en démêlage.

Un seul mot pour trois gâteaux

Toute la confusion tient dans une étymologie. En polonais, baba désigne une vieille femme ; babka en est le diminutif tendre — la grand-mère. Le mot a baptisé une famille entière de gâteaux levés cuits dans des moules hauts et cannelés, dont la silhouette évasée évoquait, dit-on, la jupe ample d’une aïeule. Quand Stanislas Leszczynski, roi de Pologne deux fois détrôné, s’installe en Lorraine avec sa cour dans les années 1730, le mot voyage dans ses bagages. La France l’adopte, le raccourcit en baba, puis en fait tout autre chose : un gâteau imbibé. Le portrait du vieux duc illustre cette page à bon droit — sans son exil, ni le mot ni le gâteau ne seraient arrivés jusqu’à nous. J’ai raconté ce voyage en détail, dates et légendes comprises, dans la généalogie complète du gâteau.

Résultat, trois pâtisseries portent aujourd’hui des noms quasi identiques en désignant trois objets distincts. Distinguons-les une bonne fois.

La babka polonaise ne boit pas

La babka wielkanocna — babka de Pâques — est le gâteau de fête polonais par excellence. Une pâte levée riche en jaunes d’œufs et en beurre, garnie de raisins secs, parfois parfumée au safran dans les versions anciennes, cuite dans un moule cannelé haut à cheminée centrale. On la glace d’un simple mélange de sucre et de citron, on la pose dans le panier de victuailles béni à l’église le Samedi saint, et on la tranche le dimanche de Pâques, avec le thé ou le café. La tradition est attestée depuis le XVIIIe siècle au moins.

Retenez le point capital : la babka est servie sèche, au sens noble du terme. Sa mie est moelleuse, beurrée, parfumée — mais jamais, à aucun moment, trempée dans quoi que ce soit. Pas de sirop, pas de rhum, pas d’assiette creuse. C’est un gâteau de goûter et de petit-déjeuner de fête, pas un dessert à la cuillère. Sa proche parente occidentale n’est pas le baba : c’est le kouglof alsacien, autre pâte levée de moule cannelé — mon grand-père Émile, qui avait appris à Nancy, gardait deux moules à kouglof accrochés au mur du fournil et les sortait chaque année entre Noël et l’Épiphanie.

Le baba et le savarin, la branche française

Face à elle, les deux cousins français jouent dans une autre catégorie : celle des gâteaux imbibés. Le baba d’abord — celui de la cour de Lorraine, safrané et sec au XVIIIe siècle, devenu au XIXe l’éponge à sirop que nous connaissons, avec un rhum entré dans la recette vers 1835 selon la tradition de la maison Stohrer. C’est le baba tel qu’on le fait chez moi : pâte levée en bouchon ou en couronne, sirop à 55 °C, rhum ambré hors du feu. Le gâteau a même refait sa vie en Italie, où il est devenu un emblème de comptoir — la seconde vie napolitaine du gâteau vaut le détour à elle seule.

Le savarin ensuite, création documentée : vers 1845, les frères Julien, pâtissiers de la place de la Bourse à Paris, moulent une pâte à baba sans raisins en couronne, l’imbibent d’un sirop au kirsch et la baptisent en hommage à Brillat-Savarin, l’auteur de la Physiologie du goût. Couronne obligatoire, centre garni de crème et de fruits. Les deux cousins se ressemblent assez pour qu’on les confonde chaque samedi dans les pâtisseries de France ; j’ai consacré une page entière à le duel baba contre savarin, tableau à l’appui.

Le tableau à trois colonnes

Critère Babka polonaise Baba au rhum Savarin
Origine Pologne, attestée au XVIIIe siècle Cour de Lorraine années 1730, rhum vers 1835 Paris, vers 1845, frères Julien
Occasion Pâques, panier béni du Samedi saint Dessert toute l’année Dessert de table, grandes tablées
Moule Cannelé, haut, à cheminée Dariole (bouchon) ou couronne Couronne, toujours
Pâte Levée, riche en jaunes, raisins secs Levée, raisins selon les écoles Pâte à baba sans raisins
Imbibage Jamais Sirop au rhum, à cœur Sirop au kirsch à l’origine, souvent au rhum aujourd’hui
Finition Glaçage sucre-citron Glaçage à l’abricot, chantilly facultative Centre garni de crème et de fruits
Se mange Tranchée, avec thé ou café À la cuillère, en dessert À la cuillère, en tranches

Une colonne suffit à trancher n’importe quelle dispute de comptoir : si le gâteau est sec et cannelé, c’est une babka ; s’il pleure du sirop, c’est un baba ; s’il pleure du sirop et cache de la crème dans son trou, c’est un savarin.

Et la babka new-yorkaise, alors ?

Il fallait bien qu’un quatrième larron s’invite. Depuis les années 2010, quand on dit « babka » à Paris, Londres ou Brooklyn, on pense le plus souvent à un gâteau marbré au chocolat — et celui-là n’est ni polonais au sens strict, ni cousin du baba. La babka new-yorkaise descend de la tradition juive ashkénaze d’Europe de l’Est : une pâte briochée étalée en rectangle, tartinée de chocolat ou de cannelle, roulée serré, tressée, puis cuite en moule à cake. Les boulangeries new-yorkaises — Breads Bakery, près d’Union Square, en a fait sa signature — l’ont propulsée au rang de gourmandise mondiale, reprise depuis par la moitié des boulangeries françaises.

Même nom de grand-mère, donc, mais troisième objet : pas de moule cannelé, pas de Pâques catholique, pas de glaçage royal — et toujours pas une goutte de sirop. Quand un café bordelais vous vend une « babka » marbrée, vous mangez un rameau ashkénaze via Manhattan, pas le gâteau du panier pascal polonais. Les deux sont bons. Aucun des deux n’est un baba.

Ce qui est prouvé, ce qui ne l’est pas

Une page d’histoire honnête doit finir par ce tri. Côté faits : l’étymologie commune est certaine, la babka de Pâques est attestée de longue date, le baba safrané de Lorraine figure dans le Dictionnaire portatif de cuisine en 1767, le savarin a une date et des créateurs. Côté conjectures : la filiation directe babka-baba, recette contre recette, n’est démontrée par aucun document — le baba lorrain ressemble à un frère de la babka plutôt qu’à son fils. Et côté légendes : le kouglof trempé par Stanislas et le baptême « Ali Baba » restent de belles histoires du XIXe siècle, sans témoin d’époque.

Si le démêlage vous a mis en appétit pour la branche imbibée de la famille, la couronne imbibée en pratique est la meilleure porte d’entrée : c’est la recette où l’on comprend, louche en main, tout ce qui sépare un gâteau qui boit d’un gâteau qui ne boit pas.

Vos questions

Quelle est la différence entre une babka et un baba au rhum ?

L'imbibage, d'abord et surtout. La babka polonaise est un gâteau levé de fête, cuit dans un moule cannelé haut, glacé au sucre et servi sec, avec le café ou le thé. Le baba français est trempé dans un sirop au rhum jusqu'au cœur : c'est un dessert à la cuillère. Même famille de pâtes levées, même racine de nom, mais deux gâteaux qui ne se mangent pas du tout pareil.

La babka new-yorkaise au chocolat est-elle la même chose que la babka polonaise ?

Non. La babka new-yorkaise vient de la tradition juive ashkénaze : une pâte briochée étalée, tartinée de chocolat ou de cannelle, roulée, tressée et cuite en moule à cake rectangulaire. Pas de moule cannelé, pas de glaçage royal, pas de dimension pascale. Le nom est le même — la grand-mère polonaise —, le gâteau est un autre rameau de la famille, devenu une gourmandise emblématique de New York.

Pourquoi babka et baba portent-ils presque le même nom ?

Parce que c'est le même mot. En polonais, baba désigne une vieille femme, et babka en est le diminutif affectueux — la grand-mère. Les gâteaux levés cuits en moule haut et cannelé évoquaient la silhouette d'une jupe ample, d'où le nom. La cour polonaise exilée de Stanislas Leszczynski a apporté le mot en Lorraine dans les années 1730, et la France l'a gardé pour son gâteau imbibé.

Le baba au rhum descend-il vraiment de la babka ?

La parenté du nom est certaine, la filiation des recettes ne l'est pas. Aucun document du XVIIIe siècle ne montre une babka polonaise se transformant, étape par étape, en baba imbibé : le baba safrané de la cour de Lorraine, attesté en 1767, ressemble à un cousin de la babka plus qu'à sa descendance directe. On peut dire qu'ils sortent du même pétrin familial ; on ne peut pas signer l'acte de filiation.

Un savarin est-il plus proche du baba ou de la babka ?

Du baba, sans hésitation. Le savarin est né vers 1845 à Paris d'une pâte à baba débarrassée de ses raisins, moulée en couronne et imbibée d'un sirop au kirsch : c'est une variation directe, créée par les frères Julien en hommage à Brillat-Savarin. La babka, elle, appartient à une autre branche : jamais imbibée, jamais garnie de crème, liée au calendrier pascal polonais.

Sources


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