Baba ou savarin : la querelle de famille, tranchée point par point
Un client demandait à mon grand-père « un grand baba troué ». Émile souriait, vendait son savarin et ne corrigeait jamais. Moi, je corrige.
Par Hélène Marchal · Publié le

Dans la vitrine de mon grand-père Émile, rue des Dominicains à Nancy, les deux gâteaux vivaient côte à côte : les babas bouchons alignés comme des soldats la semaine, la grande couronne de savarin le samedi, pour les tables du dimanche. Et chaque semaine ou presque, un client demandait « un grand baba troué ». Émile encaissait, souriait, ne corrigeait jamais — le client a toujours raison, surtout quand il paie un savarin. Moi, je n’ai pas de boutique, donc j’ai le droit de corriger. Voici, point par point, ce qui sépare réellement les deux cousins, et pourquoi la confusion est à la fois compréhensible et injuste.
Une même pâte, deux destins
Commençons par ce qui les unit, parce que c’est l’essentiel : la pâte. Baba et savarin partent de la même famille de pâte levée — farine de gruau T45, œufs, beurre, levure fraîche de boulanger, une pâte si molle qu’on la travaille à la corne et jamais au rouleau. C’est cette parenté qui autorise toutes les confusions de comptoir.
Le baba, l’aîné, arrive le premier : gâteau de la cour de Stanislas dans les années 1730, installé à Paris par Nicolas Stohrer, imbibé de rhum à partir du XIXe siècle — j’ai raconté ailleurs les origines du baba, entre faits et légendes. Sa forme n’a jamais été fixée par décret : bouchon individuel cuit en moule dariole chez la plupart des pâtissiers français, couronne familiale dans d’autres maisons, champignon débordant à Naples. Ses raisins non plus : l’école Stohrer en garnit la pâte, fidèle au gâteau du XVIIIe siècle, quand beaucoup de recettes modernes les ont abandonnés. Deux écoles, zéro dogme.
Le savarin, lui, est né avec un cahier des charges précis : une couronne, toujours ; une pâte sans raisins, toujours ; un centre creux fait pour être garni. C’est un gâteau dessiné, là où le baba est un gâteau hérité.
1845, place de la Bourse : un gâteau avec acte de naissance
Et c’est la deuxième grande différence : le savarin a une date, une adresse et des inventeurs. En 1844, deux frères pâtissiers, Arthur et Auguste Julien, ouvrent la pâtisserie de la Bourse à l’angle de la rue Vivienne et de la place de la Bourse, à Paris. Vers 1845, ils reprennent la pâte à baba, la débarrassent de ses raisins, la moulent en couronne et remplacent le sirop au rhum par un mélange de kirsch, de marasquin et d’anisette. Ils baptisent leur création en hommage à Jean Anthelme Brillat-Savarin, le magistrat gastronome mort en 1826, dont la Physiologie du goût, parue fin 1825, faisait encore courir les salons. Le gâteau perd le prénom en route : on dit un savarin, pas un brillat-savarin.
Le succès est immédiat, et immédiatement pillé : les frères avaient pourtant déposé leur recette, ce qui n’empêcha aucun confrère parisien de la copier. Mesurez le contraste avec le baba, dont personne ne peut signer l’invention : ici, tout est documenté, daté, localisé. Quand on aime distinguer les faits des légendes, le savarin est un gâteau reposant.
Le tableau comparatif
| Critère | Baba au rhum | Savarin |
|---|---|---|
| Forme | Bouchon individuel ou couronne, selon les maisons | Couronne, toujours |
| Pâte | Levée, riche en œufs et beurre, raisins selon les écoles | La même base, sans raisins, souvent un peu plus hydratée |
| Alcool du sirop | Rhum, ambré de préférence | Kirsch, marasquin et anisette à l’origine ; rhum très souvent aujourd’hui |
| Garniture | Chantilly facultative, servie à côté ou en rosace | Centre garni de crème (chantilly, diplomate) et de fruits, par définition |
| Date de naissance | Années 1730 pour le gâteau, vers 1835 pour le rhum | Vers 1845 |
| Créateur | Inconnu — une cour, un pâtissier, un siècle de retouches | Arthur et Auguste Julien, pâtisserie de la Bourse, Paris |
| Service | À la pièce, individuel le plus souvent | Gâteau de table, découpé en tranches |
Gardez surtout les lignes garniture et créateur : ce sont les deux seules où aucune exception ne vient brouiller la frontière.
À table, ce que ça change vraiment
Sur le papier, l’écart semble mince. En bouche et en service, il est net. Le baba est un gâteau d’imbibage : tout se joue dans le sirop, sa température, son rhum, et la fiole posée à côté de l’assiette pour les gourmands. Le savarin est un gâteau d’architecture : sa couronne n’est que le rempart comestible d’un centre garni — chantilly montée souple, fruits frais, parfois une diplomate. Le premier se juge à la mie, le second à l’équilibre entre la pâte imbibée et ce qu’elle encercle.
La couronne impose aussi ses contraintes techniques. Un bouchon de 5 cm s’imbibe à cœur en quelques minutes ; une couronne de 22 cm demande un arrosage patient, à la louche, en plusieurs passes, faute de quoi le dessous boit tout et le dessus reste sec. C’est d’ailleurs pour cette géométrie que je recommande de soigner le choix du moule avant de se lancer. Et si le centre vous fait envie, tout se joue dans la tenue de la crème : une chantilly serrée à la vanille tient deux heures au centre d’une couronne, une chantilly paresseuse s’affaisse avant le dessert.
Reste la question de l’alcool, qui achève de brouiller les cartes : la plupart des savarins vendus aujourd’hui en pâtisserie française sont imbibés au rhum. Un savarin au rhum sans raisins, servi en couronne garnie — la frontière ne tient plus qu’à la crème du centre. Les puristes du kirsch existent encore, surtout dans l’Est ; chez Émile, le samedi, la couronne était au rhum et personne ne s’est jamais plaint.
Mon verdict, puisqu’il en faut un
On me demande souvent lequel choisir, comme s’il fallait élire. Voici ma réponse de terrain, affinée sur une trentaine d’années de repas de famille. Pour les amoureux du rhum, le baba, sans discussion : le bouchon individuel offre le meilleur rapport mie-sirop, chaque part est imbibée identiquement, et la fiole à table fait le reste. Pour une tablée de six à huit, le savarin : la couronne est spectaculaire au centre de la table, le creux garni fait office de dessert complet — gâteau, crème et fruits en un seul geste —, et la découpe en tranches sert tout le monde équitablement. J’ai publié ma recette de savarin avec les temps d’arrosage précis pour une couronne de 22 cm.
La famille ne s’arrête d’ailleurs pas à ces deux-là : une troisième cousine, polonaise celle-ci, sème la confusion depuis deux siècles avec son nom presque identique et sa mie jamais imbibée. C’est la babka, troisième pointe du triangle, et elle mérite son propre procès en démêlage.
Vos questions
Quelle est la différence entre un baba au rhum et un savarin ?
Trois écarts principaux. La forme : le baba se cuit en bouchon individuel ou en couronne, le savarin est toujours une couronne. La pâte : celle du baba accueille des raisins selon les écoles, celle du savarin n'en contient jamais. Le service : le baba mise tout sur son sirop au rhum, le savarin sur sa garniture centrale de crème et de fruits, avec un imbibage historiquement au kirsch.
Le savarin est-il toujours imbibé au kirsch ?
Non, plus maintenant. Le sirop d'origine des frères Julien mêlait kirsch, marasquin et anisette — pas une goutte de rhum. Aujourd'hui, la majorité des savarins de pâtisserie sont imbibés au rhum, exactement comme les babas ; le kirsch survit dans quelques maisons classiques et dans les recettes alsaciennes. C'est la garniture de crème au centre, plus que l'alcool, qui fait encore la signature du savarin.
Qui a inventé le savarin ?
Les frères Julien, pâtissiers installés depuis 1844 à l'angle de la rue Vivienne et de la place de la Bourse, à Paris. Vers 1845, ils moulent une pâte à baba sans raisins en couronne, changent le sirop d'imbibage et baptisent le gâteau en hommage à Jean Anthelme Brillat-Savarin, l'auteur de la Physiologie du goût, mort en 1826. La recette, pourtant déposée, fut copiée dans tout Paris.
Baba et savarin se font-ils avec la même pâte ?
Presque. La base est identique : farine de gruau, œufs, beurre, levure fraîche de boulanger, une pâte levée molle qu'on ne peut pas façonner à la main. La pâte à savarin est simplement débarrassée de ses raisins et souvent un peu plus hydratée, pour que la couronne, plus large qu'un bouchon, boive le sirop de façon régulière. Beaucoup de professionnels utilisent une seule et même pâte pour les deux.
Sources
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